MORTIFICATION
Publié par marchernu dans Non classé, tags: mortification, petite fille, sexeJe n’ai pas été fessée jusqu’au sang quand j’étais petite, mon père ne m’a pas violée, ni mon oncle ni personne ; on ne m’a ni battue ni vendue. Ce que j’ai fait, même si je ne pouvais pas imaginer jusqu’où ça m’entraînerait, je l’ai voulu ; j’étais grande ou du moins assez grande pour savoir que je le faisais.
Non vraiment ne rêvez pas, vous n’allez ni sourire ni bander.
Je ne crois même pas que vous allez m’aimer.
Je…
D’accord, d’accord… commençons par le début.
Comment je suis physiquement ?
Comment vous dire ? quelle époque décrire ? Tout a tellement changé un jour. Avant j’étais une petite fille ni laide ni jolie, grosses lunettes et bonnes joues, si vous voyez… Puis tout a changé ; ce qui était ordinaire ou disgracieux avant, après est devenu appât : l’air un peu niais, les cheveux roux, les grosses fesses et cette habitude de rougir dès que quelque chose ne me paraissait pas dans l’ordre des choses. Vilaine manie vraiment qui vous entoure de vérité et oblige à se cacher dès que les mots commencent à lécher, caresser, chatouiller. Même cela j’ai réussi à le transformer en avantage en sortant de l’adolescence, je rougissais toujours, et on croyait toujours que c’était pour un oui pour un non, sans raison, une simple réaction physique dépendant des autres et de leurs actes, paroles ou intentions. Mais tout avait vraiment changé, j’avais appris à le faire quand j’en avais envie ou quand c’était utile. Et ce qu’on croyait, instinctif, dévoiler les profondeurs de moi-même était devenu en fait une arme que j’allumais quand j’en avais besoin. Inutile de vous dire que ce fut la même chose pour mon regard un peu niais. Pour les grosses fesses, je me suis vite aperçue que ce qui, petite fille, me mettait mal à l’aise face au regard indiscret des autres, fascinait en fait les hommes qui, pour des raisons mystérieuses, doivent trouver dans cette disgrâce quelque chose de rassurant, de maternel, de prénatal peut-être qui les renvoie à l’état combien confortable de fœtus.
Tout ce que je viens de vous dire sur cette transformation, non pas de mon physique mais de l’usage que j’avais appris à en faire, s’applique, vous l’avez déjà compris, autant sinon mieux à mes grosses lèvres, mes gros seins qui n’étaient que des vilains nichons, des lolos, des roberts extravagants et sont devenus des coussins, des nuages, des mirages, et la moiteur qui m’entoure été comme hiver, qui n’était qu’une bête transpiration, est devenue une fragrance, une atmosphère, une aura.
Ce sont les mots des hommes.
Les hommes sont menteurs mais surtout naïfs, à ce point naïfs qu’ils sont les premiers à croire leurs mensonges.
Vous en savez assez sur moi maintenant. C’est une histoire que je suis venue vous raconter, les longues descriptions ne sont pas mon fort. Je ne suis pas Balzac. Mais ça vous l’avez compris.
Faisons toutefois un effort pour planter le décor.
La maison de mes parents était une maison normale, genre pavillon de banlieue. Désolée, je n’ai décidément rien à vous offrir d’original, ni château délabré puant la queue de race et les orgies décadentes, ni HLM pourri, puant le viol, la drogue et la délinquance. Non, un pavillon de banlieue et une mère qui, ne travaillant pas, pouvait tranquillement le matin préparer le petit-déjeuner pour mon père et pour moi, et le soir, lorsque nous rentrions, lui de son bureau et moi de l’école, parer la cuisine d’odeurs alléchantes qui, comme elle, chantaient et nous attendaient en souriant.
Fini pour la poésie, ce n’est pas non plus mon truc. Je me suis laissé aller un moment car ce souvenir est plutôt agréable, mais ça n’a pas grand-chose à voir avec mon histoire.
Imaginez ma mère et l’odeur du lapin purée ou du gigot haricot, ma mère et son tablier, et derrière, toutes ses certitudes de femme heureuse dans sa cuisine tout équipée, heureuse avec son mari attentionné et fidèle, sa petite fille qui avait de bons résultats à l’école. Ce n’est pas un décor tout cela, c’est de l’anti-décor. Là , rien ne serait jamais arrivé. Le décor est ailleurs. La scène est – comme on dit dans les pièces de théâtre –…, et alors où est la scène ? si elle n’est pas dans cette cuisine qui sent bon ou dans ce salon propret ? Dans ma chambre ? il ne s’y passait rien que des caresses tranquilles et solitaires d’adolescente. Dans la cave avec les gars du quartier ? Vous rigolez, ça c’est bon pour les histoires de cul. Moi c’est ma vie que je suis en train de raconter, pas une équipée.
La cave, c’était pour le vin et les réserves de conserves, c’est tout. Mes parents craignaient je ne sais pas quoi, et ils faisaient des réserves de tout, de bouffe, de savon et même d’essence dans des bidons en plastique.
J’avais donc ma chambre dans le pavillon propret, et dans ma chambre, pas de problèmes, il y avait des affiches de vedettes comme dans toutes les chambres de petites filles. Je ne vous dirai pas qui était sur les affiches, d’abord, je ne suis pas sûre de m’en souvenir, et, en quelques années, tout change tellement que les vedettes qui me faisaient rêver ne sont plus rien aujourd’hui que des vieux beaux ou des étoiles déchues depuis longtemps oubliés. Là encore, rien à dire, les vedettes de la chanson et du cinéma, hommes ou femmes ne se vautraient sur les murs que parce qu’on en parlait à l’école, parce que la vie que je leur connaissais à travers les journaux, la télé me faisait rêver comme les autres gamines. Rien de douteux, rien de sexuel, même les caresses intimes, la masturbation quoi, n’étaient en vérité pas mon fort. Je n’ai jamais aimé le sexe pour le sexe, le plaisir qui se borne au plaisir.
Je vais arrêter là avec le décor. J’imagine qu’il commence à vous ennuyer et à trop ressembler au vôtre. Je sais bien que ce n’est pas cela que vous attendez. Je vous ai promis une histoire.
Mais oui, où est l’histoire ?
Il s’appelait Gérard, c’était un collègue de travail de papa, un peu plus jeune que lui, mais pas beaucoup, genre trente-cinq, tellement sérieux qu’on lui en aurait donné facilement quarante, comme papa. C’était aussi mon anniversaire. Moi j’avais quatorze ans. Il y avait quelques invités mais je m’ennuyais, la fête avec les copains de lycée avait eu lieu le mercredi d’avant. Ce jour là , mon anniversaire n’était pour mes parents qu’un prétexte à inviter leurs amis. Moi j’avais les cadeaux. Tout le monde était content.
Je ne sais plus pourquoi Gérard – le nom m’a toujours fait sourire, Gérard, c’est tellement bête et démodé – pourquoi Gérard était invité : je ne le connaissais pas tellement. J’ai même cru qu’en plus d’être un collègue de papa, c’était l’amant de ma mère, ou que, peut-être même, ils faisaient ça à trois.
Ça ? ça quoi ? C’était la principale question que je me posais : ça quoi ? Bien sûr que je n’étais pas attardée, je connaissais tout de la sexualité, sauf le détail qui fait que c’est autre chose qu’un sujet de conversation qui fait rire ou rougir ; tout sauf le lien entre l’idée qu’on se fait de la chose et la chose elle-même. Au lycée, nous en parlions tout le temps, je crois bien que nous ne parlions que de cela. Mais qui en savait plus que ces conversations susurrées pendant les récréations ? Une ou deux disaient y avoir goûté mais, bizarrement, elles n’en dévoilaient rien de plus que nous, et ne pouvaient le décrire que par des sourires entendus, des gestes vagues ou des rougeurs accrues qui ressemblaient plus à l’acné qu’à l’acmé. Je me sentais loin de leurs frayeurs, sentant bien que si le sexe était plus et autre chose que les niaiseries de la reproduction – ce dont aucune de nous ne doutait – ce n’était cependant pas une source de plaisir quasi divin qui élève le corps à l’état d’absolu, au nirvana, ni une situation définitive qui fait de nous des surhommes ou des surfemmes, ni une quelconque métaphysique bonne nouvelle.
Ça se saurait.
Alors ?
J’avais quatorze ans, et j’imaginais les choses les plus saugrenues sur mes parents et Gérard, Gérard et son regard idiot, Gérard…
Gérard que j’aimais bien regarder quand même et qui s’en était aperçu. C’est tout. Trop bien élevé Gérard. Et traumatisé comme disait ma mère. Quand il n’était pas là , bien sûr.
À quatorze ans, on ne s’occupe pas beaucoup des autres. J’avais compris qu’il était traumatisé sans comprendre le mot, j’avais regardé dans le dictionnaire : perturbation provoquée par un violent choc émotionnel. J’avais aussi compris que c’était une histoire de femme qui l’avait quitté, ou peut-être même qui était morte. Je me souviens seulement des yeux graves de ma mère quand elle en parlait et des regards de mon père. C’est tout.
Gérard avait une montre au poignet le jour de mon anniversaire. Il m’avait apporté un superbe cadeau, un grand coffret avec du parfum, de l’eau de toilette, des savons, du maquillage ; mais c’est la montre qui m’inquiétait car elle ressemblait davantage à une montre de femme qu’à une montre d’homme.
Je lui ai demandé, mielleuse et sournoise.
Gérard, pourquoi portez-vous cette montre ? On dirait une montre de femme.
Peut-être que je le tutoyais déjà , je ne sais plus.
Il y eut un grand silence autour de la table, puis tout le monde toussa en regardant Gérard de biais. Mon père voulut intervenir : mêle-toi donc…
Mais Gérard était courageux.
C’est parce que cette montre appartenait à une femme que j’aimais.
Soupirs de soulagement, l’incident était clos. J’ai bien senti qu’il ne fallait pas insister. Pourtant la montre allait si mal à son gros bras poilu. Finalement son explication ne me satisfaisait pas du tout, mais je savais que, tandis que la conversation repartait doucement, mon père me surveillait encore discrètement.
Deux heures après, les invités commencèrent à se lever de table et à récupérer leurs manteaux. Gérard s’est levé lui-aussi.
Depuis deux heures, je ne pensais plus qu’à cette montre démodée porteuse d’une signification qui me dépassait, bien que je pressentisse à quel point l’une ou l’autre, l’une et l’autre – la montre et sa signification puisqu’il faut tout vous expliquer – étaient importantes pour moi. Dès qu’un geste de Gérard faisait remonter sa manche droite, je regardais la montre ; et chaque fois son regard tombait dans le mien, suppliant il semblait dire : laisse cet objet, que t’a-t-il fait ? Au bout d’un moment, il a craqué, il a enlevé la montre et l’a mise dans sa poche. J’ai vu mon père suivre le geste et me regarder ensuite. Le terrain était tellement miné que la montre était en train devenir pour moi le seul intérêt de la soirée, le seul but de ma vie, me semblait-il. Après qu’il l’eut enlevée, plus je voyais le poignet nu de Gérard, plus j’avais envie de cette montre, de rafler la mise d’un jeu que je ne connaissais pas, de tester ma force et ce pouvoir que les yeux de Gérard me faisaient miroiter.
Vous avez compris, bien sûr, puisque vous ne pensez qu’à cela. C’était la montre contre la gamine. La tocante contre la garnemente. La trotteuse contre le trottin. Lui aussi avait déjà compris, il n’y avait que moi qui agissais sans savoir, d’instinct, comme on dit. D’instinct, je savais qu’il ne fallait plus lâcher, marquer le territoire et ne jamais faire marche arrière.
Gérard avait son manteau sur le dos et je me suis approchée pour l’embrasser.
Gérard, montre-la moi encore s’il te plaît.
Son geste a été rapide afin d’écarter mon père qui voulait intervenir. Il a sorti la montre de sa poche et me l’a présentée. Quand j’ai voulu la prendre dans ma main, il l’a enlevée comme pour m’empêcher de la toucher.
Prête-la-moi une seconde s’il te plaît.
Un long regard, comme au cinéma : lui qui me supplie d’arrêter en essayant de prendre un air sévère, et moi qui gonfle mes lèvres et mes seins. Instinctivement.
Ce serait mon plus beau cadeau d’anniversaire.
Le cadeau d’anniversaire a seulement été d’éviter la claque qui démangeait la main de mon père. Il m’a attrapée par le bras : laisse Gérard tranquille maintenant. Et il m’a éloignée pendant que l’autre sortait en remerciant encore et en jetant sur moi un regard ineffable.
Oui, je te regarde Gérard car j’ai senti quelque chose que j’ai besoin d’expérimenter. Peu m’importe la victime, peu m’importe que ce soit toi. Seul m’intéresse le vainqueur.
Vous avez compris que je ne l’ai pas dit à voix haute, même pas vraiment pensé, mais c’était comme un diable qui se serait installé en moi, je savais que l’histoire n’allait pas s’arrêter là . Et que j’irais jusqu’au bout.
Jusqu’au bout de quoi ? pensez-vous. Patience, moi-même je ne le savais pas alors.
Elle va coucher avec lui ! C’est ce que vous pensez n’est-ce pas ? D’accord, mais il va falloir attendre. Ce serait trop facile, du dépucelage à trois sous au coin d’une page. Pas mon genre.
Qu’est-ce qui t’a pris ? a crié mon père dès que le dernier invité fut parti. Comment puis-je avoir une fille si mal élevée. La prochaine fois, j’espère que tu sauras te tenir.
Avant qu’il ne m’y invite, j’ai décidé de claquer la porte et de m’enfermer dans ma chambre. Comme font quelquefois les adolescentes. Plus tard ma mère est venue frapper. J’ai crié laisse-moi avec la voix de quelqu’un qui pleure, elle n’a pas insisté. Mais je ne pleurais pas, pas du tout, je cherchais avec toute la violence de ma jeunesse comment j’allais m’y prendre pour avoir cette montre et le mystérieux cadeau qui y semblait attaché et lui donnait toute sa valeur.
Je ne pleurais pas, non.
J’avais seulement appris à mentir.
Le lendemain c’était dimanche. Je savais déjà bouder, j’avais appris à mentir, mais je n’étais pas persévérante, pas encore. Dès que j’ai entendu du bruit dans la cuisine, je me suis levée de bonne humeur et suis allée rire avec mes parents en prenant le petit-déjeuner. Tout était oublié. Pour eux en tout cas. Pour moi, j’avais simplement compris que ce n’était pas leur affaire, ces choses-là ne les regardaient pas, ma vie ne les regardait plus. J’étais incroyablement tranquille tant mon dessein était précis et ma conviction absolue.
Nous sommes allés nous promener, puis nous sommes allés rire au cinéma. Eux riaient de me voir heureuse. Je pouvais bien leur donner le change, pour la première fois de ma vie je me sentais leur égal : ce dont j’avais besoin ne dépendait pas d’eux.
Le lendemain, il y avait école, le lycée, cours de maths et de français, l’après-midi, anglais… ennui. De toute façon je le savais, j’attendrais le jeudi, le jour du cours de danse qui se termine à huit heures. Avant c’était impossible, je ne voulais mettre aucune de mes copines dans le coup, les garçons, je n’en parle même pas, ils sont tellement bêtes. J’attendrai jeudi le cours de danse auquel je n’irai pas. J’avais le temps.
Il y avait longtemps que nous n’avions pas passé une aussi bonne semaine à la maison. Le mercredi, l’incident du samedi était complètement oublié et papa a reparlé de Gérard, simplement pour dire qu’il nous embrassait maman et moi. Je riais d’un rien. Mes parents étaient heureux de me voir sortie si rapidement d’un état qui devait durer plusieurs mois et qu’ils appelaient la crise d’adolescence.
N’oublie pas tes affaires pour la danse !
Non ne t’inquiète pas maman, je les ai !
J’étais prête, j’avais mes affaires de classe, le sac de danse dont je ne me servirai pas et même le tube de rouge à lèvres qui était dans le coffret que m’avait offert Gérard pour mon anniversaire.
Le souvenir de cette journée est trouble, j’étais comme ivre, je n’ai rien entendu, rien vu des cours ; personne n’a cependant semblé remarquer quoi que ce soit, et chacun me parlait comme si c’était un jour normal. J’étais une bonne élève ; on passe certaines touffeurs à une bonne élève.
Gérard habitait un appartement dans le centre-ville. J’y étais déjà allée un jour où nous étions tous les trois invités à déjeuner. Un dimanche. Ce n’était pas loin du lycée et je n’avais pas à me presser. Si Gérard finissait à la même heure que mon père, il ne serait pas chez lui avant une heure, j’avais le temps de me faire peur et de laisser bouillir en moi l’envie de l’instant à venir.
Mais quel instant ? celui où il me toucherait, celui où il arracherait ma robe, celui où… Vous rêvez… ce n’est pas si simple ; et mettons que ça arrive, ne comptez pas sur moi pour vous le raconter.
J’avais le temps et je flânais dans les rues en regardant les magasins : les vêtements pour femme, les sous-vêtements. Pourtant ce n’était vraiment pas mon habitude. Je flânais, mais pas trop, je n’avais pas envie que quelqu’un qui m’aurait reconnue me demande ce que je faisais là . J’avais appris à mentir mais je n’étais pas encore spécialiste.
C’est ici. Je me souvenais parfaitement du vieil immeuble de guingois. Troisième étage. Je n’allumai pas la lumière. Peut-être pour ne pas me faire remarquer dans l’escalier d’un homme qui ne m’attendait même pas. Plutôt pour parfaire autour de moi l’ambiance d’interdit qui était en moi, le côté glauque de ma démarche, le caractère mystérieux de ce que, si j’avais pensé au mot, je n’aurais pas hésité à nommer une mission. Je montai dans le noir sans trébucher. Première étape réussie. Troisième étage, l’oreille collée contre la porte, j’écoute : y a-t-il quelqu’un ? est-il là  ? Personne, silence. La lumière s’allume en bas, je tremble, je me colle contre le mur du palier, des pas commencent à gravir l’escalier, les pas cyclopéens d’un être monstrueux. Et moi, pauvre victime, j’essaie de me confondre au mur, de disparaître. L’héroïne fond à la première menace. Les pas s’arrêtent au deuxième étage.
Je ne suis pas fière de moi.
J’avais oublié le rouge à lèvres. Je le sors de mon sac. C’est cela qui me manquait. Je m’en applique une couche généreuse, sans miroir, de toute manière il ne servirait à rien dans le noir revenu, et il n’est pas question que j’allume. Je dois ressembler à un clown avec ce rouge qui déborde de mes lèvres. Je n’y pense pas, je ne pense qu’à la prochaine fois que la lumière va surgir et des pas monter l’escalier.
Les héroïnes ont toujours du rouge à lèvres.
Le temps eut bien du mal à passer, et, assise toute seule dans le noir, sur cette marche du troisième étage, je me suis mise à cogiter. Qu’est-ce que je faisais là . D’un coup, je n’en avais plus la moindre idée et je me rendais compte que je n’avais aucun plan.
Les héroïnes ont pourtant toujours un plan.
Moi pas. Ma démarche devenait creuse tout à coup et malgré l’excitation de la semaine, malgré mes soigneux préparatifs pour voler cette soirée à mon emploi du temps, malgré tout cela, je ne savais plus ce que j’étais venu faire. Aucune chaleur, aucun rougeoiement sur mes joues ne venait me rappeler et reconstituer ce qui était si clair encore le matin. Et Gérard avait vraiment l’air bête, presque qu’aussi bête que son prénom ? Et que cette montre était laide, comment avais-je pu m’y intéresser. Dans ma tête, néanmoins, fleurissait, informe, l’idée que le prénom de Gérard, le fait qu’il ne ressemble pas vraiment à une star du rock, et l’esthétique de la montre n’avaient aucune importance dans tout cela et que la raison était tout autre. Puis cette idée disparaissait, repoussée au tréfonds de moi-même par les craintes qu’elle m’inspirait.
Maintenant il va être temps qu’il arrive, Gérard, car je m’en rends bien compte, je commence à devenir psycho-chiante.
Donc la lumière s’allume de nouveau et des pas cyclopéens annoncent l’ascension d’un être monstrueux tueur et dévoreur de petites filles…
Autrement dit : on monte. Et cette fois, il ne doit plus y avoir de menace pour mon intégrité physique car je n’ai plus du tout peur. Je ne pense même plus au rouge à lèvres que j’ai dû généreusement étaler sur mon visage à mesure que, remuée par la profondeur de mes réflexions, j’avais besoin, en me touchant, de m’assurer que j’étais encore de chair et pas totalement devenue pur esprit.
Enfin c’était lui et tout s’entrechoquait dans ma tête que je tenais à deux mains, comme on fait dans ces cas-là . Je voulais crier et je souriais, je voulais disparaître et je sentais mes seins se gonfler, ma respiration s’accélérer. Cette fois les pas avait dépassé le deuxième étage et il n’y en avait que trois, au troisième, il n’y avait qu’un appartement, le sien. Autant dire que j’étais cernée.
Je vis sa main sur la rampe, elle le devançait alors qu’il amorçait le dernier virage. J’allais devenir folle.
Et puis non, d’un coup, tout s’est calmé autour de moi, en moi. J’avais retrouvé mes esprits ; de nouveau, je savais pourquoi j’étais là , je savais ce que je voulais et même si je n’avais compris ni en totalité ni en détail quelle forme ce que je voulais allait prendre, j’étais prête à tout et je savais que je n’aurai pas besoin de réfléchir pour agir, être efficace, blessante si nécessaire.
Voilà , on y est, ça va être la scène de l’homme et de la petite fille, seuls dans l’appartement de l’homme. Vous n’aurez pas attendu pour rien.
C’était bien lui, j’avais reconnu sa main sur la rampe avant qu’il n’apparaisse tout entier, j’avais vu la montre à son poignet. C’est peut-être là que tout a chaviré et que la petite fille craintive est devenue la fille qui attendait un homme, qui attendait l’Homme.
Et c’est reparti pour la psycho-chiotte.
Des faits, des faits. Mon avis, vous vous en foutez, je sais.
La montre, la montre, je me raccrochais à la montre pour trouver quoi faire, inventer une contenance, un mot peut-être pour devancer ce qu’il allait dire : qu’est-ce que tu fais là  ?
Je suis venue pour que tu me donnes ta montre. En échange, tu me baises si tu veux.
Bien sûr que je ne dirai pas cela. J’aurais même bien aimé rentrer dans le mur, me fondre au papier peint à fleurs. J’eus malheureusement la certitude qu’à ce moment là je ressemblais si peu à une fleur qu’il m’aurait démasquée tout de suite.
Ce regard qu’il m’a jeté : indicible comme on dit – j’ai déjà utilisé ineffable plus haut pour son regard, il fallait trouver autre chose. Ce regard… et surtout le geste qu’il a fait de cacher son poignet, et donc sa montre. Lui aussi y avait pensé depuis samedi. Mais lui était tout frais, seulement pris de court par mon apparition, tandis que moi, j’étais toute chose, le ventre damé par l’attente, tordu par son arrivée, broyé par son regard inénarrable – c’est le dernier, après je n’en connais plus d’autre –, et cependant victorieuse grâce au geste qu’il avait fait de protéger son poignet.
Qu’est-ce que tu fais là  ?
Il l’a dit. Je le regarde.
Mais qu’est-ce que tu fais là , enfin ?
Il le redit, je ne le lâche pas des yeux.
Entre.
Il ouvre la porte. Je file dans le couloir. Je ne souvenais pas qu’il fût si long et qu’il y eût tant de portes de chaque côté. Toutes fermées ce soir. J’entre, il fait très sombre. Il allume la lumière, petite loupiote indigente. Pour faire genre sans doute.
Quand j’étais venue avec mes parents, les portes étaient ouvertes et la lumière du jour éclairait le couloir.
Entre.
Je suis entrée. Il a allumé sa lumière style ambiance. Il referme la porte. Et maintenant ? dans un moment, il va se retourner vers moi et je vais être là , godiche, super godiche, malgré le rouge à lèvres. Il prend son temps pour se retourner, il reprend son souffle, il en a besoin. Pas parce qu’il a couru dans l’escalier, non, mais parce qu’il ne peut pas croire ce dont il est certain : j’ai osé venir.
Il devrait pourtant le savoir mieux que moi. Ce salaud, ce séducteur avec sa lumière de merde. Tamisée.
Je suis allée me coller au fond du couloir, coincée entre une commode et une plante verte. Et il s’est retourné.
Je ne vais pas te violer, tu sais !
Ah bon ! ?
Nous restons face à face un bon moment, chacun à un bout du couloir. Dix bons mètres. Pas très à l’aise. Lui, sans s’en rendre compte, touche souvent son poignet, comme pour vérifier que sa montre y est encore. Oui elle y est. Pas encore, pas encore, je ne te l’ai pas encore prise. Et moi, qu’est-ce que je touche ? mon entrejambe ? tandis que lui aussi pense : pas encore, pas encore…
Il avance vers moi. Je sais que j’ai gagné, je suis grisée par ce pouvoir que je découvre. Ce que j’ai voulu, il va me le donner, je pourrai même m’offrir le luxe, après, de lui dire que je ne la trouve pas si belle sa montre, qu’elle est à chier et que je n’en ai rien à faire.
J’ai le pouvoir.
















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